En revenant de Strasbourg, 14-16 septembre 2018

Par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent

Dans la métropole alsacienne, « Les Bibliothèques Idéales » battaient leur plein depuis le 7 septembre, grâce aux Librairies Kléber, pour célébrer les livres et les écrivains, comme chaque année. Durant leur dernier week-end, une collaboration originale était organisée : la Société Internationale Stefan Zweig (Internationale Stefan Zweig Gesellschaft, qui a son siège à Salzbourg) avait élu Strasbourg pour sa réunion annuelle – après Vienne et Genève, et avant Hambourg, prévu pour 2019, l’an prochain. 48 de leurs membres avaient répondu « présent ».

      Nous qui sommes des Zweigiens de longue date – éditeurs et traducteurs de Zweig (notamment), pour les deux volumes de Romans, Nouvelles, et Théâtre parus en 1991 et 1995 dans  la collection « La Pochothèque » (Librairie Générale Française), et que les trois beaux volumes de Correspondance Zweig/ Rolland (éd. Jean-Yves Brancy) ont incités, plus récemment, à rejoindre l’Association Romain Rolland –, nous partîmes pour Strasbourg.

      Cette collaboration originale aboutit à une lecture-spectacle, le vendredi 14 septembre, que la Société Internationale Stefan Zweig nous avait demandé de monter, dans le cadre des « Bibliothèques Idéales » et avec le concours d’Aline Martin et Jean Lorrain, lecteurs-comédiens strasbourgeois, fondateurs de l’association « À livre ouvert… wie ein offenes Buch ». Thème choisi : « Stefan Zweig et la France ». Nous avons retenu huit passages marquants appartenant à des œuvres en dehors du champ, le plus arpenté, des célèbres fictions de Zweig, et qui témoignent de son vif intérêt pour la France. Il y eut : « Le génie d’une nuit (La Marseillaise ) », Marie-Antoinette (in chap 1, Goethe à Strasbourg), Messmer (in La Guérison par l’esprit), Fouché (in chap 4), Un Caprice de Bonaparte (tragi-comédie, 7e tableau), Le Monde d’hier (in chap. 5), Le Sculpteur (Rodin) notre trad. inédite, L’Albatros (Baudelaire/traduction Zweig).

       Pour le double public, venu nombreux – francophone et germanophone –, le bilinguisme s’imposait, et l’Alsace y est propice ! Nous avons présenté chaque extrait dans son contexte et pour faire ressortir quelques idées dont nous sommes désormais convaincus, car il ne faudrait plus réduire Stefan Zweig à être « seulement » :                                                                                              – un conteur brillant, émouvant, pathétique,  – un simple « disciple » de Romain Rolland,                                                                                                             – un écrivain qui s’est lâchement soustrait à son devoir d’humaniste après janvier 1933, et jusqu’à (crime suprême !) se donner la mort en février 1942.

        Au contraire, il s’agit d’une œuvre considérable, où « tout communique » et procède de convictions qui n’ont fait que se renforcer tout au long de sa vie :                                                                 – la méfiance envers les politiciens et la politique, – la conviction qu’il existe un esprit universel qui ne peut être qu’indépendant et souverain, – que la mission du peuple juif est de contribuer à cette présence de l’esprit dans l’Humanité (et non pas principalement de créer un nouvel état-nation juif).

       En cette saison 2018 – centenaire oblige -, l’Internationale Stefan Zweig Gesellschaft a aussi voulu illustrer « le problème de la paix » à travers la rencontre de deux hommes : Stefan Zweig et Albert Schweitzer. Un brillant concert-lecture présentait en contrepoint le Feuilleton intitulé « Une expérience inoubliable »[1] – publié par Zweig en 1932, le 25/12 (à la Noël donc, en ces temps inquiétants !) et le discours de Schweitzer recevant le prix Nobel de la Paix en 1952, le tout ponctué par un saisissant dialogue de musiques alsaciennes et africaines…[2]

        Le samedi 15 septembre reproduisait cette « journée avec Albert Schweitzer » racontée par Zweig, depuis l’imposante et gothique cathédrale jusqu’au retable de Grunewald, à Colmar, puis jusqu’à Günzbach, le beau village à flanc de collines, avec la maison familiale et le musée, tourné vers l’œuvre du médecin en Afrique, sans oublier l’église œcuménique dont l’orgue Kern conçu par Schweitzer (et bien restauré), touché par Gregor Unterkofler, jeune organiste Salzbourgeois, vint enchanter nos oreilles !

        Belle et riche matinée du dimanche, enfin, au « Lieu d’Europe », qui permit à la jeune chercheuse Julia Rebecca Glunk de présenter un rapport d’étape concernant la Correspondance échangée entre 1917 et 1941 par Zweig et Franz Masereel, dont elle prépare l’édition, et on s’en réjouit ! Le roman graphique de David Sala « Le Joueur d’échecs », paru en 2017, album inventif, d’une forte expressivité et beauté, fit ensuite l’objet d’un exposé où apparut nettement combien la bande dessinée – devenue en France le 9ème art, avec son Salon d’Angoulême – est encore, en terres germaniques, un genre mineur, de simples comics destinés aux enfants : dans le village planétaire d’aujourd’hui, les différences culturelles sont loin d’avoir toutes disparu…

        Un moment rare clôtura la session, en donnant à entendre l’activité de Zweig, médiateur culturel : il traduisit – non seulement, de Romain Rolland, Le Jour viendra et Clérembault, outre beaucoup d’autres articles – et publia, dès 1902, de nombreux poèmes de Verlaine, Baudelaire et Verhaeren. Plusieurs furent pour ce dimanche mis en chanson et joués par le talentueux chanteur-compositeur Matskat – en collaboration musicale avec ses parents ( !), Patrick et Anna-Maria Hecklen-Obernesser, déjà fort efficaces en cicérones de l’Association Stefan Zweig dans leur bonne ville depuis le vendredi !

          Notre chère présidente Martine Liégeois n’ayant pu, à son grand regret, se rendre à Strasbourg, je [B. Vergne-Cain] fis en allemand une courte présentation de l’Association Romain Rolland, avec laquelle la Société Internationale Stefan Zweig a récemment pris contact, étant désireuse d’établir des liens, dignes de la riche amitié qui lia ces deux grands écrivains. L’enjeu est réel, d’autant que l’absence de connaissance de l’allemand et du français, de part et d’autre, est aujourd’hui un facteur d’ignorance mutuelle *, qu’il s’agirait de combattre activement : on demande des conférenciers polyglottes !

* Deux exemples caractéristiques : pour la Correspondance Zweig/Roland, les chercheurs de l’aire germanique continuent à se référer à la seule édition de 1987, parue à Leipzig, éd. Rütten und Löening, toute en allemand et dépourvue d’annotations !

Dans le Stefan Zweig Handbuch qui vient de paraître en juin 2018 (1004 p., éd. De Gruyter), c’est encore le cas. Et sur les 67 contributeurs, seuls trois sont français…

[1] Paru en français, trad. H. Denis, in Hommes et destins, Le Livre de Poche, 2000, p.151-163.

[2] https://youtu.be/dVnfwoqcR7Q

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